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Prison, la guerre contre les pauvres !

jeudi 31 août 2006, par AC ! Limoges

Prison, la guerre contre les pauvres

A défaut de lutter contre la pauvreté, l’Etat a choisi depuis bien longtemps de lutter contre les pauvres. C’est plus facile et ça évite bien des remises en cause douloureuses pour nos dirigeants. Ce n’est pas nouveau. La prison est une pièce maîtresse de cette politique, depuis deux siècles qu’elle existe sous sa forme actuelle.
Quand les révolutionnaires de 1789 créaient l’institution pénitentiaire, ils entendaient rompre avec l’arbitraire et le supplice qui caractérisaient la pénalité de l’Ancien Régime. Il s’agissait bien sûr de punir mais aussi de remettre dans le droit chemin, de changer le comportement de personnes déviantes. La liberté individuelle étant érigée en principe, sa privation devenait un moyen de punition. A partir de là pouvait s’exercer une action sur l’individu pour le remettre dans le droit chemin. Très vite, ceux qui avaient en charge sa gestion se sont rendus compte de son échec, de ce point de vue. Mais c’est justement cet échec qui a constitué sa réussite du point de vue de l’Etat. En favorisant la professionnalisation de la délinquance, en créant une ligne de fracture entre ce qu’on a commencé à appeler le prolétariat et le sous-prolétariat, elle a rempli une fonction éminemment politique. La police a pu y trouver un vivier d’indicateurs et de provocateurs. La peur de la délinquance mieux organisée a provoqué une demande de sécurité dans la population. Tout ça au bénéfice de l’Etat. Mais elle a été aussi une pièce importante dans le dispositif de mise au travail en permettant le tri entre les bons et les mauvais pauvres, ceux qui acceptaient d’aller se faire exploiter et ceux qui ne voulaient pas travailler mais qui étaient aptes au travail. Avec, à ses côtés, l’hôpital en tant que lieu de soin pour réparer la force de travail et l’hôpital psychiatrique pour ceux déclarés irresponsables. Ces trois institutions prennent leur essor en parallèle, au XIXème siècle, accompagnant la révolution industrielle. Avec ce nouveau mode de production, la bourgeoisie a conscience du risque qu’elle prend. En effet, elle met ses biens, machines, matières premières, marchandises entre les mains de ceux qu’elle exploite dans ses usines, dans ses mines. La prison sert à contenir toute velléité à ne pas respecter les sacro-saintes règles de la propriété privée.
Quand Chirac dit qu’il faut lutter contre l’impunité, ça fait rigoler au premier abord mais il est révélateur que ces gens-là, de par leur appartenance à la classe dirigeante, ne se sentent pas vraiment concernés par la question de la pénalité, même s’il y a parfois même pour eux, de petits incidents de parcours mais très rares.
Parce que la question essentielle qui se trouve derrière la prison, c’est : qui y va, comment et pourquoi ?
Les conditions de détention, c’est bien sûr important pour ceux qui les subissent mais les enjeux ne sont pas les mêmes. Selon le contexte, la période, les normes de vie en vigueur, on lâchera plus ou moins du lest, on serrera la vis, ou on différenciera les régimes de détention. Parfois on dénoncera les prisons sordides, surpeuplées. Parfois on mettra en cause les prisons quatre étoiles. C’est vrai aussi que selon le régime de détention, la peine ne sera pas la même. Et il est normal de se battre pour de meilleurs conditions de détention et pour une égalité de traitement. Mais il ne faut pas oublier la question centrale : qui enferme qui et pourquoi ? Et si on se penche sur cette question, très vite, se dévoile derrière la question pénale, la question sociale.

Qui va en prison ?

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Dans les années 70, un mouvement de prisonniers, le CAP (Comité d’Action des Prisonniers) a placé cette question au cœur de sa lutte, en faisant, à partir de son expérience, l’analyse économique et sociale de la prison.
A la criminologie officielle qui ne voyait que des comportements déviants et individuels, il a répondu que tous les prisonniers étaient des prisonniers politiques parce que victimes d’une politique qui les avait mis en situation d’être prisonnier. Situation injuste qui démontrait l’illégitimité du système carcéral.
Du côté du pouvoir, les statistiques publiées ne rendaient pas compte de cette situation. Elles ne faisaient pas apparaître la catégorie sociale des personnes détenues. Ce qui est compréhensible quand on fait figurer sur les frontons de ses édifices publics : liberté, égalité, fraternité.

La lutte du CAP a quand même fait bouger le système. En 1981, le sociologue Michel Fize a réalisé une étude sur les entrants en prison, pour le compte de l’administration pénitentiaire. Ses résultats sont édifiants et légitiment a posteriori l’intuition du CAP.
“ Si l’équation “classes défavorisées-classes délinquantes”, écrit Michel FIZE, doit logiquement être écartée comme n’étant pas fondée, l’équation “classes défavorisées-classes détenues” nous paraît plus pertinente, dans la mesure où la vérifient non seulement nos observations, mais également les statistiques criminelles ”.
Ainsi, Michel Fize conclut qu’il y a une sur-représentation des jeunes, des étrangers et des personnes sans statut socio-professionnel. Les ouvriers, dont le niveau de qualification est le plus faible, représentent plus de 65% de la population pénale. A ce nombre s’ajoute 13% de “marginaux”, catégorie regroupant notamment des jeunes précaires et des travailleurs au noir.
Michel Fize constate que cette situation est le résultat d’une politique pénale qui sélectionne et trie les individus. Dans ce système, les critères de nationalités et les catégories sociales sont déterminantes. Ce qui vérifie son hypothèse de travail : la population pénitentiaire se recrute massivement dans les couches sociales les plus fragiles . Presque 10 ans plus tôt, deux autres chercheurs avaient déjà fait le constat suivant : “ Tenue à l’écart des circuits de production, la jeunesse occupe par contre une grande place dans les circuits de consommation et la violence de ses attaques contre la société de consommation provient de la place qu’elle y tient ” . Depuis l’extension de la précarité et l’interdiction du RMI pour les jeunes, cette situation ne s’est pas améliorée.
Par ailleurs, certaines catégories sociales sont plus visibles et plus surveillées que d’autres. Il est plus facile de sanctionner les infractions qui se commettent dans la rue que celles qui sont concoctées dans un bureau. Autrement dit, les membres de certaines classes passent le plus clair de leur temps à l’abri des regards indiscrets. D’autres vivent en permanence dans des lieux découverts. Mais même quand on se retrouve dans les mailles de la procédure pénale, certains sont plus égaux que d’autres. Ainsi les sociologues Alain Bihr et Roland Pfefferkorn constatent que les inégalités sont flagrantes aux différentes étapes de la procédure pénale. D’abord au cours de l’enquête préalable, les “ sans emploi stable ” sont plus souvent gardés à vue, déférés au parquet ou détenus avant jugement. Neuf fois sur dix les cadres et professions libérales sont libres même inculpés. Ensuite, l’inégalité de traitement résulte aussi du choix de la procédure. Plus celle-ci est rapide, moins l’inculpé aura des chances de comparaître libre devant le tribunal, et inversement. Ainsi, 90% des personnes comparaissant détenues à l’audience sont condamnés à l’emprisonnement, ne serait-ce que pour couvrir la détention provisoire. Enfin, cette inégalité se retrouve au niveau des sanctions. L’emprisonnement frappe une fois sur deux les “sans professions”, une fois sur sept les ouvriers, et une fois sur trente les employeurs.
De même, les juges sont sévères pour les vols (illégalisme populaire) et laxistes pour les infractions en col blanc (illégalisme bourgeois). Le vol remet directement en cause les valeurs de la bourgeoisie mais pas l’escroquerie. En plus, il y a une véritable barrière de classe entre les juges et les accusés. Les ¾ de ceux-ci sont issus des milieux populaires alors que ceux qui ont pour fonction de les juger proviennent essentiellement des catégories supérieures. La magistrature est une des professions les plus fermées socialement.
La profession, la façon de s’habiller, de parler, le comportement durant le procès sont autant de facteurs de jugement. La loi de proximité sociale joue aussi sur l’application de la loi tout court. Mais le système pénal, dans son ensemble, produit et reproduit ad nauseam ces inégalités. Il fonctionne avec des filtres dont les interstices sont larges pour la délinquance économique, sociale et financière, et étroits pour les autres formes d’infractions.

Qui vole un pain va en prison, qui vole des millions va au palais Bourbon !

Ainsi, la fraude fiscale, par exemple, coûte 386 fois plus à la société que les hold up. Mais ça n’est pas elle qui fait la une quotidienne des journaux ou qui remplit les prisons.
“ Les moyens dont dispose la justice pénale, écrivent A. Bihr et R. Pfefferkorn, pour réprimer les infractions aussi bien que la sévérité des condamnations qu’elle administre est inversement proportionnelle au coût social de celles-ci ”. Et ils ajoutent : “ La justice pénale contribue à redoubler les inégalité sociales ”. Ce qui fait bien écho à ce vieux slogan des années 70 : “ Qui vole un pain va en prison, qui vole des millions va au Palais Bourbon ”. ou encore cette inscription lue sur les murs d’une cellule : “ Les taules ont des hauts murs pour que les petits voleurs qui sont dedans ne voient pas les grands, dehors ! ”.
Mais pour relativiser cela, il faut ajouter qu’actuellement la prison est surtout remplie d’étrangers en situation dite irrégulière, de personnes détenues pour usage ou détention illicite de stupéfiants et de malades mentaux. Jospin a voulu nous faire rire en faisant sa pseudo auto-critique, disant qu’il avait cru que c’était le chômage qui était responsable de l’insécurité et que pour lutter contre l’insécurité il avait axé sa lutte contre le chômage, qu’il s’était trompé et qu’il ne recommencerait plus. Alors que sa politique a favorisé le développement de la précarité et qu’il a au contraire relooké la vieille idéologie sécuritaire en associant à la police et à la justice de nouveaux partenaires, éducateurs, enseignants, animateurs, à travers les contrats locaux de sécurité et autres Groupements locaux de traitement de la délinquance. Maintenant, aidé par des intellectuels aux ordres, le pouvoir n’entend plus qu’on aborde la délinquance par ses causes économiques et sociales. Tout discours qui le fait est disqualifié, ses auteurs taxés d’angélisme. Toute tentative d’explication est taxée de “sociologisme”, alors que la responsabilité individuelle est mise en avant, ce qui est bien dans la logique du libéralisme. A quand l’explication par les gènes ou pourquoi pas par la grâce de dieu.
L’enjeu : qu’il n’y ait plus de débat là-dessus, pour que rien ne change.

Messages

  • Tout à fait d’accord pour la logique de l’ultra libéralisme, de la corruption et de ces intellectuels aux ordres qui sont devenus les "nouveaux bourgeois" du système, ménageant avant tout leur carrière et ne proposant d’ailleurs plus rien. Ils sont d’ailleurs pire que les libéralistes marchands et ce sont bien eux qui souvent enmènent les individus pieds et mains liés devant les juges via les services sociaux. Un zèle incomparable en la matière dans leur seul intérêt (argent et désir de plaire à la hiérarchie.

    Biensûr tout individu doit être ou essayer d’être responsable mais il s’inscriot toujours dans une société dont il est intimement dépendant et ce à juste titre. Quant à l’explication des gènes, je suis désolée mais il y a belle lurette qu’elle est en route ! Peut-être d’ailleurs que cette explication a toujours été d’actualité. Et Dieu ? A l’époque de la révolutiopn industrielle, le pauvre ne devait-il pas se crever à la tâche toute sa misérable vie pour "gagner son ciel" ? Encore désolée, mais ces propos n’ont guère changé. Après avoir transformé les pauvres en "cassoss" (phonétiquement), on voit apparaître aujourd’hui les nouvelles lignées de "cassoss". Des dynasties en quelque sorte qui déculpabilisent tout le monde et surtout les acteurs du social. Fiché, répertorié, l’enfant dans son berceau a déjà tout son héritage de misère au-dessus de sa petite tête. Comment trouver l’énergie suffisante pour s’en sortir lorsqu’il n’y a plus de modèles ?

    En fait, le libéralisme s’appuie toujours sur les mêmes vieux archaïsmes mêmes si les technologies sont devenues extraordianires. Il fallait bien que tout change pour que rien ne change. Retour case départ.

    Les dirigeants n’ont plus envie d’être responsables et irréprochables. Ils exigent des autres mais ne venlent pas se plier à leur devoir. C’est essentiel. Chacun vous fait l’honneur de sa personne, en mal de reconnaissance sociale. C’est bien triste. Je pense que l’usage de l’autorité EXTREME est un aveu d’échec en politique. Les honnêtes gens sont rentrés chez eux, écoeurés, et personne ne veut rien remettre en cause surtout pas ses avantages. Le politique n’a plus aucune noblesse.

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