AC ! Réseau - Agir contre le chômage et la précarité

Accueil > Infokiosque > Le travail rend-il fou ? Souffrir dans l’entreprise en (...)

Le travail rend-il fou ? Souffrir dans l’entreprise en 2006

vendredi 1er septembre 2006

« Le travail c’est la santé ! »

Le travail est encore une vraie valeur au sein de nos sociétés. Etant au chômage, je peux vous assurer que le regard des autres n’est pas facile à supporter tous les jours. Et je n’ai pas toujours envie de sourire quand mon frigo est vide. Pourtant, quand j’observe le comportement de ceux qui passent l’essentiel de leur journée à travailler, je me dis parfois que, en ce moment, le chômage doit quand même avoir du bon.

Quand je rejoins des amis salariés à plein temps le soir, ils sont souvent plus agités que moi : ils parlent fort, s’écoutent peu (il faut dire que la musique est souvent trop forte dans les bars du centre de Bruxelles) et, quand ils parlent de leur boulot, c’est le plus souvent sur le mode de la plainte. Ils parlent beaucoup de divertissements : produits culturels, sexe, drogues. Ils sont parfois prêts à supporter des musiques atroces pour pouvoir danser et se défouler. Leur stress projette comme un écran entre eux et moi ; nous ne sommes pas dans les mêmes rythmes. Il leur faut de la musique qui aille de plus en plus fort, de plus en plus vite. Parfois j’ai peur de ne plus pouvoir leur parler, tout occupés qu’ils sont à compenser. Ne serais-je qu’un misanthrope arrogant (c’est loin d’être exclu) ou travailler aujourd’hui a-t-il une influence si délétère sur les comportements ?

C’est qu’on ne travaille plus aujourd’hui comme on travaillait au siècle dernier, ni même comme il y a trente ans. Les nouvelles méthodes de management écloses dans les années 80, l’informatisation de nombreuses tâches ont profondément changé la donne. Les salariés voient leur performance évaluée individuellement, sont mis en concurrence et doivent parfois même se noter les uns les autres, ce qui brise les liens de solidarité qui pouvaient exister au travail. Il est courant de voir, dans les call-centers, de petits tableaux avec la photo de l’employé le plus productif de la semaine ainsi que celle de l’employé le moins productif. Ambiance... La violence organisationnelle est loin d’être une nouveauté dans l’entreprise ; nos aïeux étaient pourtant parvenus à améliorer et protéger leurs conditions de travail en organisant collectivement la défense de leurs droits. Mais les nouvelles formes d’organisation contournent les défenses construites au fil du temps par les travailleurs et fragilisent à nouveau ceux-ci.

La culture de gestion des entreprises a en effet profondément évolué : les mastodontes fordistes rigides des trente glorieuses ont fait place à des structures plus floues, aux niveaux hiérarchiques réduits, où l’accent est mis sur la performance à court terme, la polyvalence et la flexibilité de salariés travaillant en équipes de projets. Ce qui différencie fondamentalement les entreprises d’aujourd’hui des entreprises d’il y a trente ans, c’est qu’elles sont organisées pour réagir à la demande des consommateurs là où leurs aînées étaient organisées autour de l’efficacité de la production. Au sein de l’entreprise moderne, le « changement » est donc perçu comme une valeur, presque un critère de viabilité. Avec son corollaire, la prise de risque, le changement est devenu une fin en soi : la répétition, les systèmes bureaucratiques lourds et lents sont les ennemis par excellence de cette nouvelle idéologie d’entreprise selon laquelle changement rime avec épanouissement. C’est un mouvement profond, qui nous concerne tous. Un ami me disait récemment : « je sais que ce que je fais n’est pas ce que je veux faire, mais je n’ai aucune idée de ce que je veux faire !... ». La répétition est haïssable, il faut bouger, partir, repartir, rebouger, sans que l’on sache au juste très bien après quoi l’on court et en oubliant un peu vite que la régularité, le rythme sont aussi des sources de sécurité et de stabilité sur lesquelles on peut s’appuyer pour se construire. Dans le cadre du travail, une telle flexibilité n’a pas que des avantages : dans l’entreprise d’aujourd’hui, on est davantage libre de ses mouvements mais c’est au prix de responsabilités accrues. L’encadrement se contente ainsi de vous donner des objectifs et un outil de travail, pour le reste c’est à vous de vous débrouiller(1)... Et si vous n’atteignez pas les objectifs, ce sera toujours de votre faute, et pas parce que ces objectifs étaient inatteignables.

De plus, l’environnement de travail est devenu beaucoup plus incertain, les licenciements massifs ont eu raison de la culture de dévouement à l’entreprise : à quoi bon se dévouer à qui risque de vous licencier le lendemain sans autre raison que faire monter le cours de l’action en Bourse ?

Changement, prise de risque, environnement incertain : un tel contexte d’insécurité ne peut qu’être angoissant à la longue. « Prends l’oseille et tire-toi » : de nombreux salariés n’ont plus guère d’autre motivation pour aller travailler. On fait mieux comme épanouissement. Mais c’est là que la capacité d’adaptation des êtres humains a quelque chose de terrible : cette stratégie défensive consistant à ne plus rien attendre de positif de son milieu pour éviter d’être à nouveau blessé ne fait qu’amplifier au niveau collectif la violence qu’elle contient au niveau individuel. Si on se persuade qu’on évolue dans un milieu régi par la loi de la jungle, le mieux à faire est en effet de devenir soi-même un prédateur, de se « blinder » contre le mal qu’on vous fait mais aussi contre le mal qu’on inflige en présentant celui-ci comme inévitable. C’est ainsi que se répandent le cynisme et la brutalité (2). Pour réussir dans ce nouvel environnement, et une minorité y parvient, il faut se tenir prêt à changer constamment : le passé, l’expérience individuelle ne sont plus censés avoir de valeur quand il s’agit de s’adapter à une demande en perpétuelle évolution. Ce n’est pas un hasard si les entreprises d’aujourd’hui aiment tellement l’image de la jeunesse.

Problème : les hommes vieillissent. La jeunesse n’a qu’un temps, et les corps gardent la mémoire des souffrances éprouvées. Comment continuer à s’adapter ? Ceux qui y parviennent le font visiblement à grands renforts de soins de bien-être et, je crois, en cultivant un individualisme forcené. Les autres, ceux qui n’ont pas la chance d’appartenir à la nouvelle élite technologique ou qui sont « encombrés » d’une famille, mordent sur leur chique et tentent de durer, tant bien que mal : la consommation d’anti-dépresseurs connaît une progression régulière en Belgique, particulièrement chez les personnes âgées et parmi ces dernières chez les femmes(3).

Mais les anti-dépresseurs ne soulagent que le symptôme, pas le mal : parfois, à trop tirer sur la corde, le corps lâche et refuse de continuer (4). Les symptômes sont multiples (5). Par exemple, les symptômes dépressifs : diminution de l’intérêt ou du plaisir, perte ou gain de poids/d’appétit, problèmes de sommeil, difficulté à se concentrer, idées noires... Ou maniaques : idées de grandeur, réduction du besoin de sommeil, plus grand désir de parler, impression que les pensées défilent trop vite, troubles de l’attention, achats compulsifs... On peut encore mentionner les troubles liés à une anxiété excessive (agitation, sensation d’être survolté ou à bout, fatigue, difficultés de concentration ou perte de mémoire, irritabilité, tension musculaire, problèmes de sommeil) qui peuvent aller jusqu’à des attaques de panique (palpitations, souffle coupé, tremblements, nausée, vertige, peur de perdre le contrôle ou de mourir, frissons ou bouffées de chaleur). Des pathologies encore plus extrêmes comme le « burn-out » ou épuisement professionnel ont pu être diagnostiquées, caractérisées par un effondrement aussi bien physiologique que psychique de la personne. En Belgique, on observe une augmentation considérable des troubles psychiques au travail ces dernières années ; par exemple, chez les employés masculins, les troubles psychiques sont la première cause d’invalidité, passant de 30,36 à 37,91% des cas d’invalidité entre 1995 et 2003 (6). Quelle folie ! Et quel dommage : exercer un métier que l’on a pu librement choisir et conquérir peut être une des plus belles joies de l’existence...

Toutes ces souffrances commencent à coûter cher : d’un point de vue financier, d’abord. Mais aussi d’un point de vue social : cette violence exercée quotidiennement « intoxique les relations sociales ». « Parce qu’elle nourrit les frustrations et développe l’idée d’une impuissance face à l’action, cette violence peut être socialement recyclée dans des vengeances imaginaires. Conjoints, enfants, voisins ou inconnus se transforment en exutoire. »(7) N’y a-t-il pas justement un problème avec l’extrême-droite en Europe en ce moment ?..

Il existe pourtant des indicateurs qui montrent qu’il est possible d’atténuer grandement ces souffrances. Ce sont souvent des mesures de bon sens. Ainsi, au-delà de l’amélioration des conditions de travail et de l’aménagement des horaires, il semble que la reconnaissance du travail réalisé, tant au niveau des marques d’appréciation et des encouragements quotidiens que du salaire et des opportunités de carrière, soit un facteur très important pour l’équilibre psychologique de la personne. Une autre mesure réduisant l’insécurité psychologique est tout simplement l’autonomie décisionnelle : pouvoir décider comment faire son travail et participer réellement aux décisions qui s’y rattachent. En d’autres termes, la démocratie.

(1) « La modernisation des entreprises a conduit à des situations de travail où les salariés sont responsabilisés, c’est-à-dire responsables de la qualité et de la conformité aux exigences de ce qu’ils produisent dans des conditions sur lesquelles ils n’ont pas d’influence réelle ». Danièle Linhart, responsable du laboratoire Travail et mobilité de l’université Paris-X-Nanterre, citée dans l’article « La violence intrinsèque à l’organisation reste un tabou » de C. Rollot paru dans Le Monde du 11/02/2003. (2) Voir l’excellent livre de C. Dejours, « Souffrance en France », Seuil, 1998, qui traite entre autres de cette question. (3) Source : Institut Scientifique de la Santé Publique, Enquête de Santé par Interview, Belgique, 2004
http://www.iph.fgov.be/epidemio/epifr/crospfr/hisfr/his04fr/his23fr.pdf

(4) les problèmes psychiques (dont le stress et la dépression) se situent au deuxième rang des causes d’arrêt maladie en Belgique avec 23% des cas. (Rapport 2005 du PTB) (5) les symptômes listés ici sont tirés de l’étude sur la santé psychologique au travail de l’université de Laval, Québec (http://cgsst.fsa.ulaval.ca/sante/fra/), et ne sont présentés qu’à titre d’information, les médecins étant les seuls professionnels habilités à poser des diagnostics. (6) Source : Institut National d’Assurance Maladie-Invalidité, http://inami.fgov.be/information/fr/studies/study26/index.htm (7) « La violence, maladie infantile de l’entreprise », art. de C. Rollot paru dans Le Monde du 11/02/2003
anonyme article:69081

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.